Ce matin j’ai eu honte d’être humain

DSC07411Quatre petits immeubles gris. Au milieu, une cour. En plein coeur de Phnom-Penh. Tout autour, un mur d’enceinte. On pourrait croire qu’il s’agit d’un établissement scolaire désaffecté. Et puis, un indice: du fil de fer barbelé encercle l’établissement.
Ici, entre avril 1975 et janvier 1979, entre 12 000 et 20 000 Cambodgiennes et Cambodgiens ont été torturés et tués par le régime khmer rouge, par Pol Pot et ses sbires. Seuls 12 hommes, oui 12, ont survécus.
En 2016, chaque jour des centaines de personnes visitent et se recueillent à Tuol Sleng, connu aussi sous le nom de S 21. Ce centre de détention était le plus secret des 200 prisons où les détenus étaient torturés. Toute les populations urbaines sont envoyées dans les campagnes. Les médecins sont tués mais aussi les enseignants, les hommes de loi, les moines, les artistes, tous ceux qui portaient des lunettes parce qu’ils pouvaient être des intellectuels, et puis, et puis… Une dictature complètement délirante où il était interdit de rire, de montrer des signes d’affection, de ne pas produire moins de trois tonnes de riz à l’hectare, d’accompagner son enfant à l’hôpital,…
A S 21, on visite un enfer froid, des cellules minuscules où les détenus, hommes, femmes, enfants étaient enchaînés et frappés et torturés et humiliés et enfin achevés par de jeunes bourreaux qui, du jour au lendemain, pouvaient à leur tour devenir victimes. Je ne vous décrirai pas les instruments de tortures. Je retiendrai juste ces centaines de  portraits alignés. Des victimes, hommes et femmes, avec un matricule. Des bourreaux, hommes et femmes au regard vide. Tous vous regardent, ils interrogent l’humanité. Ils nous ressemblent, avec leur fragilité dans le regard.
En observant ce miroir, mes yeux ont été submergés par l’émotion, comme bon nombre de visiteurs. A cet instant, j’ai eu honte de faire partie de cette famille humaine. A en pleurer. Dans le silence. Longtemps, j’ai regardé les visiteurs quitter ce lieu. Bernard est arrivé: « On va se suicider ou on va déjeuner? » m’a demandé Bernard. Faut-il baisser les bras ou vivre et se battre, tourner le dos ou dénoncer chaque fois que cela est nécessaire ?  Mon choix est fait. Il impose de notre part de la vigilance, du courage aussi, par respect pour ceux qui ici, à Phnom-Penh, à Auschwitz, à Santiago du Chili ou à Kigali sont tombés. Par respect pour toutes ces victimes potentielles de régimes totalitaires prêts à inventer ou à réinventer S 21.

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